Croire à un projet, le construire, effacer les doutes et le concrétiser. Un processus pas si simple, mais que certains arrivent à entreprendre.

Bel Entourage c’est des interviews d’amis passionnés qui essaient de vivre de leur passion. Si certains viennent tout juste de se lancer, d’autres sont déjà bien établis.

Parce que mettre tout en oeuvre pour se lancer est déjà une réussite en soi, le but ici n’est pas de montrer des “succès story”. L’objectif de ces discussions avec eux est de comprendre par quoi ils sont passés au moment de faire ces choix, d’éclaircir la période entre la volonté de faire quelque chose et l’accomplissement.

Concrètement, j’enregistre et on parle pendant quelques heures. Je leur pose mes questions pour essayer de comprendre leurs parcours.
Pour alimenter le récit, chaque discussion sur le site sera accompagnée de quelques photos.
Je propose aussi une playlist, différente pour chaque interview, pour accompagner ta lecture et ton café. #hopeyoulikesufjanstevens.

Bel entourage c’est un projet que je voulais faire depuis quelques temps et je suis très content qu’il prenne enfin vie.
Je fais tout en solo : le développement du site, les photos, les interviews et la retranscription donc le rythme de publication sera plutôt lent, d’où ce petit formulaire pour que je puisse t’envoyer un mail quand une nouvelle discussion sera mise en ligne.
Merci à mes amis qui acceptent de se livrer. Si la lecture de ces conversations peut intéresser certaines personnes, j’aurai réussi mon pari 😉

Des questions, des choses à me dire, tu peux m’envoyer un mail à : contact@belentourage.fr

Nicolas

logo bel entourage
jihane alami badissi portrait
Une belle histoire,
de belles musiques.

Jihane

27 ans. Costumière. Paris.

Jihane travaille en tant que costumière conceptrice depuis maintenant 4 ans. Si sa passion pour le costume l’a principalement amenée à travailler dans le milieu du cinéma, elle a aussi eu l’occasion de collaborer sur des projets dans le théâtre, la musique, la publicité et même la mode.

Comme tous les métiers qui touchent à la création et l’art, les débuts sont rarement faciles, sauf que Jihane c’est l’exemple type de la persévérance. Elle a réussi à garder sa confiance en soi et se faire appeler pour travailler sur de beaux projets.

Comment fait-on pour trouver ses premières missions ? Comment devient-on costumière sur des grands films tels que “Petit Paysan” ? Comment collaborer avec des artistes reconnus comme “Fishbach” ? À quoi doit-on penser quand on habille la présentatrice du JT de France 3 ?

Plutôt pas mal comme CV ? Jihane vous explique tout ça dans cet interview.

jihane alami badissi
jihane alami badissi
Tu peux nous dire en quoi ça consiste le métier de costumière ?

Il y a des costumières réalisatrices et des costumières conceptrices, moi je suis conceptrice donc normalement, je ne fais pas de couture.
Je travaille en relation avec les metteurs en scène, les réalisateurs ou des productions. J’établis, en étudiant un scénario ou des personnages, ce qu’on va vouloir créer ou acheter comme costumes.

Je propose des maquettes au réalisateur en fonction des recherches que j’ai pu faire, soit historiques, soit iconographiques. Et si c’est du contemporain, je réfléchis à ce que j’ai envie de dire à travers les vêtements, sans rentrer dans les clichés. C’est presque un travail sur la symbolique des choses.

Les maquettes, ce sont des dessins. Après, il y a des réalisateurs qui ne veulent pas travailler avec des maquettes. Ça m’est déjà arrivé de devoir montrer tout de suite des images d’inspiration, c’est à dire des photos de mode ou des peintures, des archives, des choses vraiment plus concrètes.
Quand je dessine, ce n’est pas une oeuvre d’art, ni un dessin technique, c’est un dessin fonctionnel, pour savoir quels types de personnages je représente et les costumes que je veux lui faire porter.

Quand on fait appel à moi en tant que costumière, je m’occupe de tous les costumes : la figuration, et tous les rôles qui sont présents, du plus important au moins important. Puis je travaille avec le réalisateur, le chef déco, les gens qui travaillent au son pour savoir si les costumes font du bruit, etc...
C’est vraiment un enchaînement hyper minutieux pour savoir comment ça va fonctionner dans l’ensemble.

Ça se passe de la même manière selon les tournages ?

Selon les budgets, que ce soit un long-métrage ou un court-métrage, et suivant l’époque dans laquelle se passe le film, on n’a pas du tout les mêmes demandes.
En travaillant sur un film d’époque, je dois me référer à l’époque et c’est tout. Je peux y intégrer des couleurs etc... mais mon champ d’action est moins créatif que sur un film contemporain, car là je peux faire ce que je veux, je pars de zéro.

Parfois, on me demande de faire uniquement de la conception et de déléguer à des gens qui réalisent; parfois on me demande de faire de la conception, et ensuite d’aller acheter des vêtements qui correspondent à mes maquettes. S’il n’y a pas de budget du tout, ça m’est arrivé de devoir fabriquer moi-même les costumes.

Donc généralement, tu ne fais pas de couture ?

Non, c’est vraiment de la recherche et c’est exactement ça qui m’intéresse dans ce travail là.
Enfin, c‘est de la recherche mais il faut aussi connaître des adresses, des lieux, des loueurs, des personnes à qui je peux m’adresser pour obtenir les vêtements les moins chers possible, ou même gratuitement parfois...

Mais toute la première étape est un travail de recherche, de lecture, d’écriture, d’organisation. Car en lisant le scénario, je dois relever chaque costume existant, et définir avec le réalisateur combien il faudra de costumes et pour combien de jours.
Mais si un réalisateur me dit qu’il souhaite que les acteurs changent de vêtements tous les jours, ça ne veut pas dire que les tenues seront différentes chaque jour. Il faudra changer les hauts, les bas, les accessoires mais si on veut garder un côté crédible, on ne peut pas avoir une tenue différente pour chaque jour, car personne n’a ça dans sa garde-robe.

Tu dois donc t’assurer de la cohérence des vêtements, qu’un personnage ne porte pas 3 fois le même jean, par exemple ?

C’est à moi, mais aussi à la scripte et au premier assistant, de voir si ça a du sens ou pas. Ça dépend complètement aussi du scénario, des envies ou partis pris du réalisateur. On peut travailler sur un film un peu décalé où on n’en a pas grand chose à faire des jours qui passent et de se coller à une réalité.

Tu m’as beaucoup parlé de cinéma, mais tu as aussi bossé dans d’autres milieux ?

Le cinéma, ça reste le coeur de mon métier, c’est ce que je préfère et ce pourquoi je suis formée et j’ai eu envie de faire ce travail.
Bizarrement, j’ai commencé à travailler pour le théâtre, pour de la pub, puis pour des musiciens... J’ai fait plein de trucs vraiment différents. Et même dans le milieu du cinéma, entre courts et longs métrages ça n’a absolument rien à voir.

jihane alami badissi
Des projets t’ont plus marquée que d’autres ?

Oui, les longs-métrages, c’est très intense et ce sont des semaines et des semaines de travail. Sur les longs-métrages je n’étais pas chef-costumière mais assistante-costumière. C’est un rôle tout aussi important parce qu’on travaille vraiment à deux. Ça m’a marquée parce que j’ai passé des semaines avec des comédiens, la costumière avec qui je travaille, et un réalisateur avec qui on a vraiment approfondi les choses.
J’ai aussi travaillé sur des courts-métrages avec des copains pour lesquels je n’étais pas ou très mal payée, et où il fallait trouver une solution dans l’urgence. C’était super aussi !
Mais mes meilleurs souvenirs sont dans le cinéma.

Des films en particulier sur lesquels tu as bossé t’ont marquée ?

Oui, “La Prunelle de mes yeux” (Axelle Ropert) et “Madame Hyde” (Serge Bozon). J’ai aussi adoré travailler sur “Petit Paysan” (Hubert Charuel), et pour le court métrage “Venerman” (Swann Arlaud et Tatiana Vialle) sur lequel j’étais chef-costumière. J’ai hâte de le voir, ça va sûrement être très bien.

Et en dehors du cinéma ?

J’ai adoré bosser avec Fishbach (auteure-compositrice-interprète française) et approcher le milieu de la musique. C’est un milieu dans lequel j’évolue vachement car il y a beaucoup de gens autour de moi qui y travaillent, donc ça crée des liens. C’est une amie qui travaille pour le label Entreprise qui m’a appelée pour faire ça, donc j’ai pu travailler avec mes potes.
Après, je me suis vite rendu compte que c’était incompatible avec le statut que j’avais, et que mon métier n’était pas vraiment reconnu dans le milieu de la musique, donc ça crée des complications.
Par contre, je me retrouvais à orienter toute l’image d’une personne qui commençait complètement dans le milieu de la musique, et qui n’avait aucune idée de ce qu’elle avait envie de montrer d’elle, et ça c’était hyper intéressant.

Tu te souviens de quand tu as commencé à te passionner pour les costumes ?

Quand j’étais petite, je voulais être styliste sans raison particulière. C’est juste qu’il n’y avait que les vêtements qui m’intéressaient. J’ai 2000 photos de moi et mes copines avec des appareils jetables en train de nous prendre en photo avec les vêtements de ma mère. Donc le point de départ, c’est les vêtements de ma mère. Elle avait une collection incroyable de vêtements excentriques, et elle avait décidé, à l’époque, de s’habiller uniquement en orange. Choix très étrange mais en tout cas, elle le faisait. J’entendais régulièrement “Ho Jihane ta mère est toujours habillée en orange !” (rires). J’ai donc toujours été intéressée par les vêtements, alors que j’étais moi-même très mal habillée étant petite. Mais les vêtements de ma mère étaient incroyables !

Mes parents bossaient tous les deux dans le cinéma. Ils étaient monteurs, donc on regardait tout le temps des films. Mais le métier de costumier, j’en avais jamais entendu parler.
Je n’avais aucune connaissance de tous les métiers qui pouvaient exister autour de ça. Même mes parents me parlaient du métier de styliste, mais jamais de costumière. Vu qu’ils étaient techniciens en post-production, il n’y avait pas tout ça.

Tu as quand même orienté tes études là-dedans ?

J’ai essayé de rentrer en DMA (Diplôme des Métiers d’Arts) et ça n’a pas marché. Je n’ai pas été prise, c’était la catastrophe, je me suis dit que ma vie était foutue.
Comme je n’étais pas assez forte en couture j’ai décidé de faire un CAP couture pour déjà avoir une base, quelque chose qui me rapproche du costume. J’ai donc fait ça en cours du soir avec la Mairie de Paris, et je travaillais la journée dans une boutique de vêtements. En parallèle, j’ai préparé un dossier pour rentrer en DMA l’année suivante et j’ai enfin été prise !
Le DMA dure 2 ans, c’était à Sartrouville et moi j’habitais à Paris. C’était horrible, les 2 pires années de ma vie ! Il y a un truc en DMA un peu similaire aux clichés des écoles de Mode : on te dit toute la journée que tu ne vaux rien, que ça va te forger, et que c’est comme ça que tu réussiras.
Malgré le CAP couture, j’étais en retard. Je ne pensais pas que c’était à ce point axé sur la couture. Je pensais qu’on allait m’expliquer les métiers du cinéma, me dire comment se passe un tournage ou la fabrication d’une pièce de théâtre, me faire rencontrer des gens, bouger quoi. En fait non, on faisait de la couture 35h par semaine.
Bon, j’y ai quand même rencontré des gens cools et ça m’a ouvert au théâtre (on allait au théâtre une fois par semaine), mais ça s’est très très mal passé, je n’ai pas eu mon diplôme.

Tu as quand même pu faire des stages ?

Les seuls trucs intéressants pendant cette formation étaient les stages. J’en ai fait 4 de 2 mois.
J’ai fait 2 stages pas tops : un dans un atelier de couture, et un au Crazyhorse. C’était intéressant mais pas fou.
J’ai ensuite fait un stage à l’Opéra Garnier, dans l’atelier de décoration sur costume. Ce sont eux qui font les masques, la teinture, les bijoux, etc… C’était trop bien ! Le chef de l’atelier était incroyable, j’y ai rencontré des gens avec qui je suis encore en lien aujourd’hui.

Pour le projet de fin d’étude, tu dois trouver toi même ton projet dans le cadre d’un stage final, et réaliser un costume de A à Z. C’est le seul projet qui t’amène à aller sur le terrain, à trouver des gens, et c’est là que j’ai découvert que j’étais forte pour ça. Moi qui avais tant de difficultés en couture, j’étais la première à trouver un stage parce que j’avais écumé tous les théâtres, et tous les cinés. J’ai trainé partout, j’ai passé des coups de téléphone toute la journée et j’ai trouvé un stage avec une costumière incroyable qui s’appelle Marie LaRocca. J’ai travaillé sur une pièce qui s’appelait “Yukonstyle” au Théâtre de la Colline. J’ai réalisé un manteau pour la comédienne principale avec lequel elle allait jouer pendant toutes les représentations, sur toute la tournée.

jihane alami badissi
Finalement, ce stage t’a permis de savoir ce que tu ne voulais pas faire ?

Ça a confirmé ce que je savais déjà, que je voulais être costumière-conceptrice et non pas costumière-réalisatrice.
À la fin de ce stage là, il a fallu présenter mon projet devant un jury. Même si ces 2 années ne s’étaient pas très bien passées, je pensais vraiment avoir mon diplôme mais je ne l’ai pas eu. On a été une promo très spéciale. C’est tellement dur de rentrer en DMA que normalement, 90% des candidats l’ont. Mais cette année là, 50% de la promotion n’a pas eu son diplôme.
Je suis donc sortie du DMA complètement découragée, et je ne voulais plus être costumière, je voulais faire autre chose. Ça a été vraiment compliqué mais j’ai réfléchi et je me suis dit que je voulais aller à la fac, pour reprendre confiance en moi, être un peu mise en valeur, arrêter de me dire que j’étais bête et que je ne savais rien faire.
Je me suis donc inscrite à la fac. J’ai eu une petite équivalence, je suis rentrée en License 2 en Études Théâtrales à Paris 3. J’ai fait une license 2, puis 3, ça s’est très bien passé. J’ai eu de super bonnes notes et j’ai énormément appris. J’y ai aussi confirmé mon envie de faire du théâtre et du cinéma.

En même temps que la fac, je travaillais dans une boutique de vêtements pour payer mes études. J’avais été boursière auparavant mais comme j’avais trop redoublé, je n’avais plus le droit à la bourse.

À la fin de ma License 3 et de ma deuxième année de travail dans la même boutique de vêtements, j’ai eu envie de trouver un stage, pour voir si j’avais vraiment envie d’être costumière ou pas.
À ce moment là, je ne connaissais personne, ni dans le théâtre, ni dans le cinéma, car j’avais juste fait des petits stages.
J’ai trouvé une association : l’AFFCA. J’ai écrit à une costumière que j’admirais mais que je ne connaissais pas : Madeline Fontaine, qui est là créatrice de cette association. Trois jours plus tard, quelqu'un me rappelait. Ce n’était pas Madeline Fontaine mais une costumière qui s’appelle Delphine Capacella. Elle avait reçu le message d’amour que j’avais envoyé à Madeline Fontaine car elle s’occupait des demandes de stage dans l’association. Le message arrivait donc à Madeline Fontaine, mais aussi à toutes les autres costumières (rires). Je pensais avoir envoyé le message à elle seule, mais j’ai dû me tromper de bouton sur le site car tout le monde l’a reçu.
Delphine Capossela m’a donc écrit “je ne sais pas si elle t’a répondu mais moi je cherche une stagiaire”. Je l’ai rencontrée dans une boite de production : “Les films Pelléas” et on a travaillé tout l’été sur la préparation, puis toute la rentrée sur l’habillage.

Cette expérience a enlevé toutes mes peurs et ça m’a redonné confiance. Je me suis dit que je pouvais me lancer, que ça allait être dur mais que j’avais la capacité de le faire. Toute cette expérience m’a convaincue que j’adorais faire ça et que je le faisais bien.

Comment as-tu fait pour commencer à chercher du travail ?

A la fin du stage, j’ai bossé sur un court métrage ("La Tortue") car un acteur du long-métrage sur lequel je bossais jouait dedans. Je me suis bien entendue avec la boite de production. Un producteur, acteur et réalisateur qui s’appelle Hugo Becker y travaillait et m’a rappelée deux semaines plus tard en me disant qu’ils faisaient une pub pour les sapeurs-pompiers volontaires. Il m’a demandée si je voulais être la costumière, c’est donc là que j’ai fait mes premières heures.

Tu l’as sentie comment cette première expérience ?

Je faisais costumière et habilleuse donc j’ai travaillé en amont, et je suis allée sur place. C’était un peu bordélique donc je n’avais pas beaucoup d’appréhension. On ne peut pas trouver de vêtements de pompier donc je pouvais me servir dans la caserne et ensuite j'habillais les autres rôles.
J’avais un petit budget donc je suis beaucoup allée dans les friperies. J’avais déjà un stock car j’ai beaucoup de vêtements chez moi. Je pouvais me servir aussi des vêtements qu’avaient déjà les comédiens. Ça a été une bonne école car j’ai dû rechercher des choses qui sont beaucoup demandées sur les tournages. Des trucs un peu clichés comme des vêtements d’infirmière, des vêtements de cuisinier, etc... C’était plein de scènes de la vie quotidienne. En très peu de temps, j’ai donc dû trouver des vêtements qu’on m’a souvent redemandés après.
Le tournage sur place était très difficile, c’était à Evian et il faisait -10°, je n’étais pas préparée à ça. On a tourné 24h d’affilé, c’est là que j’ai découvert que même en étant payée, les conditions pouvaient être compliquées.

Tu as pu avoir des retours sur cette première mission ?

Justement, j’avais vraiment envie d’avoir un retour sur mon boulot sauf que, pour moi, Hugo Becker était une star car il avait joué dans Gossip Girl (rires).
Durant cette première expérience, je courais partout, j’étais toute seule, je n’avais aucune personne qui m’aidait.
À un moment, il fallait faire un noeud de cravate et c’était déjà compliqué pour moi ! Je fais donc lentement ce noeud de cravate et là, Hugo Becker arrive, me pousse et me dit “Jihane ça ne va pas du tout ce noeud de cravate” et il le refait.
À ce moment là, je me suis dit que c’était horrible, que je ne serais jamais costumière, que ça ne marcherait jamais… Sauf que pendant le tournage, j’ai trouvé plein de solutions de dernière minute. Des bonnets en double, enlever du faux sang alors que ce n’était pas prévu, etc.. J’avais trouvé beaucoup de bonnes choses en peu de temps et j’avais même utilisé un budget plus petit que ce qu’ils avaient prévu donc ils étaient super contents.
Comme c’était une petite équipe, je me suis même retrouvée à faire de la figuration à un moment, à devoir m’habiller en cuisinère... Il y avait un côté un peu folklorique.

A la fin, on est rentrés tous ensemble en train et je voulais lui demander absolument comment ça c’était passé mais je n’ai pas réussi. Je lui ai donc envoyé un texto en lui disant que j’étais super contente d’avoir travaillé avec lui, et que j’avais envie d’avoir son avis. Il m’a dit qu’il était très content et qu’on recommencerait, donc c’était cool.

Tu n’as jamais eu peur de la précarité de ce métier ?

J’avais conscience de tout ça parce que mes parents étaient intermittents et ils ont arrêté de l’être. Mon père a passé des années à me déconseiller de faire ce métier là : trop compliqué, pas stable... Il voulait que je fasse un truc plus classique.
Moi ça ne me décourageait pas du tout. Je me suis rendu compte plus tard qu’il y avait effectivement des trucs très compliqués mais au moment où je me suis lancée, j’en avais rien à faire.
J’avais quand même ce truc de rébellion face à mes parents, même si ma mère me soutenait un peu en me disant de faire ce que je voulais. Je me disais que j’allais y arriver. Précaire ou pas précaire, je n’avais qu’une envie c’était de faire ce métier là.

Au moment où tu as quitté la boutique où tu travaillais, qui était ta seule source de revenu, ça t’a fait flipper ?

Oui, j’ai mis du temps à prendre cette décision. Même si j’en avais marre de travailler comme vendeuse, ce n’était pas simple de sauter le pas. Ça correspond à l’époque où j’ai rencontré Marine (sa copine). Je suis tombée amoureuse et j’avais un peu des ailes qui me poussaient. Je ne m’étais jamais imaginée à cet âge là bosser comme vendeuse. C’était bien à côté de mes études car ça me permettait de m’assumer, mais il fallait bien que je me lance.
Ça me faisait peur mais je n’avais pas le choix à l’intérieur de moi. Ça a été une période assez difficile car je n’avais plus assez d’argent pour payer le loyer, etc. Marine m’a beaucoup aidée.

jihane alami badissi
Ensuite tes missions se sont bien enchainées ?

Après le tournage sur les sapeurs-pompiers, j’ai été appelée par la costumière Colombe Lauriot Prevost pour être son assistante sur une pièce de théâtre pour la Comédie des Champs-Elysées. J’y ai vraiment rencontré une costumière incroyable avec qui je me suis très bien entendue, qui faisait tout le métier de la costumière conceptrice. Elle faisait fabriquer et acheter aussi, donc c’était vraiment complet. Les comédiens étaient géniaux, il y avait même Emma De Caunes.

Mais après cette expérience, j’ai eu un trou de plusieurs mois. Seulement 2 petits projets sur lesquels j’étais pratiquement bénévole : un court métrage et j’ai commencé avec Fishbach mais c’était un travail d’une semaine sur lequel je n’ai pas eu d’heures. Ça n’a donc pas duré longtemps, c’était très intéressant mais ça ne m’a pas rassurée...

Au début, c’était donc compliqué de trouver du boulot ?

C’était horrible et je me suis surtout dit que je n’y arriverais jamais. Plusieurs personnes me disaient qu’être intermittent dès la première année ça n’arrivait jamais, que c’était super compliqué. Sauf que moi non, j’avais dis à tout le monde que je serai intermittente la première année et je voulais l’être la première année.

Je n’avais pas le choix car je ne gagnais plus d’argent. À un moment, j’ai pensé retourner dans la boutique de vêtements, j’y suis allée une journée et c’était horrible. Ça voulait dire que je reniais tout ce que j’avais dit : que j’allais y arriver et que c’était possible, et tant pis si c’était dur.

Les premiers mois, je téléphonais tous les jours à des gens, je trouvais des techniques pour trouver les numéros, je me suis établie une grande liste de costumières. Et puis j’en parlais à des copains à moi que j’avais rencontrés sur des courts métrages non payés, et qui me disaient qu’ils galèraient aussi.
Un jour, ça a vraiment payé et on m’a appelée pour être habilleuse sur plusieurs mois. J’ai rencontré beaucoup de gens sur ce tournage là et ça s’est ensuite enchaîné.

Tu as donc pu te faire un carnet de contacts pendant ces 6 mois ?

C’est ça. En fait, Colombes m’a beaucoup aidée. J’ai pu être sincère avec elle rapidement car elle connaissait tout mon parcours, et elle était vraiment bienveillante. Elle me disait “tu pourrais appeler untel...”.
Elle n’avait pas un carnet d’adresses énorme non plus mais elle me donnait des petits tips pour trouver des numéros et des endroits où aller, etc…

Un jour, j’ai appelé une fille que j’avais eu au téléphone quand j’étais en stage sur “La Prunelle de mes yeux”. J’avais le numéro de cette costumière sans savoir comment elle s’appelait et sans savoir qui c’était. J’avais déjà appelé la terre entière donc pourquoi ne pas l’appeler elle ?! Je lui ai donc expliqué qu’on ne se connaissait pas, il fallait réfléchir à un discours c’était vraiment compliqué. On s’est bien entendues et quelques semaines plus tard, elle m’a appelée pour être en renfort costumes sur le tournage du film “le Sens de la fête” (un film d’Eric Toledano et Olivier Nakache). Je n’avais pas vraiment de décision à prendre sur la conception des costumes mais ça me permettait d’être pendant deux ou trois mois sur un tournage. J’y ai énormément appris sur l’habillage. C’était très dur parce que c’était un tournage uniquement de nuit. Je bossais tous les 3 jours environ, j’ai pu enchaîner énormément d’heures. Et c’est sur ce projet que j’ai gagné le plus d’argent parce que c’était en renfort de nuit, c’est à dire presque 14 heures de travail d’affilées.

Je t’ai toujours vue comme quelqu’un qui ne se laisse pas envahir par le stress, qui a plutôt confiance en elle...

Ce qui est drôle, c’est qu’à l’intérieur je suis hyper stressée, très angoissée tout le temps. Comme dans mon parcours j’ai dû gérer plein de stress, j’arrive maintenant effectivement à être constante dans mon travail et dans mon comportement.

Au début, pendant mes stages en DMA, j’ai travaillé avec des gens très caractériels, j’ai été obligée de me forger une petite carapace, un petit truc qui allait faire que peu importe les situations, je n’allais pas me dégonfler, ni pleurer ou être stressée. C’est comme si tout ce stress je ne l’avais eu qu’en DMA et qu’ensuite, j’avais décidé que ce serait terminé.

On m’a appelée un été à minuit pour me demander si je voulais travailler le lendemain, et là ça m’a stressée parce que je ne savais pas ce que c’était, avec qui, ni quel serait mon rôle.
Par contre, je ne le fais jamais transparaître, sauf chez moi avec Marine, ou toute seule. Sur place, je ne suis jamais stressée, c’est pour ça que les gens sont un peu surpris quand je leur dis qu’en fait, je suis une personne angoissée.

Tu dégages une certaine sérénité, les gens avec qui tu bosses te font plus facilement confiance ?

Tout à fait ! Et c’est pour ça que mes expériences en tant que costumière sont très bonnes alors que mes expériences en tant qu’habilleuse le sont un peu moins.
Le stress me stimule quand on me demande d’être costumière car je ne vais faire que des choses qui me plaisent et je vais effectivement paraître beaucoup plus mature. Si la première costumière m’a embauchée en stage, c’est parce qu’elle a cru que j’avais presque 30 ans et qu’elle avait envie de quelqu’un qui avait de l’expérience (rires).

Tu me disais qu’au début tu faisais des boulots non payés, comment tu l’as vécu ça ?

La première fois qu’on m’a proposé un truc non payé, c’était pour un court métrage à la fin de mon stage où j’avais été payée 450€ pendant 6 mois donc je n’ai pas trop compris. Pourquoi je ferais un travail non payé alors que je viens d’être payée 450€ pendant 6 mois ?

On m’a expliqué qu’il fallait vraiment que je me détende et qu’il fallait le faire. Quelqu’un m’a dit un jour “A partir du moment où tu acceptes de le faire, il faut le faire bien. Par contre, si ça te rebute de ne pas être payée, il ne faut pas le faire”. J’ai donc accepté la première fois.

Il y a un peu un côté pervers car on s’imagine qu’en faisant des projets gratuits, on aura forcément du travail après, que les gens nous rappelleront. Mais non, ce n’est pas les boulots que j’ai fait gratuitement qui m’ont amenée à travailler. Par contre, ça a alimenté mon book, mon site internet, j’ai rencontré des gens très intéressants, dont des copains...

Je suis toujours un peu réticente avant d’accepter un travail non payé, surtout que ces boulots là, on me les proposait quand je n’étais pas intermittente. Maintenant que je suis intermittente, ça ne pose pas de problème car je suis quand même payée. Je peux alors m’investir sur quelque chose qui n’est pas payé.
J’ai donc un rapport un peu compliqué mais avec le recul aujourd’hui, ça m’a quand même toujours apporté quelque chose.

Et maintenant, tu fais comment pour trouver du travail ?

Ça dépend des périodes mais généralement, il faut toujours que je commence par appeler mon cercle proche, c’est à dire mes copains réalisateurs, mes copines habilleuses, mais copines costumières, ou celles avec qui j’ai déjà travaillées. Elles m’appellent aussi en fait, ça va dans les 2 sens.

En fouinant sur internet, j’ai déniché des numéros de téléphone et d’adresses e-mail de boîtes de production énormes. J’écris donc à celles qui me plaisent pour leur dire que je suis costumière et que j’ai envie de travailler avec elles.

Si ça ne marche pas, il faut que je me rabatte sur le boulot d’assistante-costumière ou d’habilleuse, ce que j’essaye de faire le moins possible. Dans ce cas là, je dois appeler les costumières directement.

Comment tu gères les jours où tu ne travailles pas ?

Quand j’ai choisi le métier de costumière, je me suis dit que c’était trop bien car j’allais pouvoir avoir le statut d’intermittente. J’allais donc pouvoir avoir des moments où je travaillerais, et des moments où je ne travaillerais pas car j’ai toujours eu envie de développer des projets persos à côté.
Sauf que moins on travaille, moins on a envie de travailler, et ça change tout le temps. Ça me rend un peu lunatique car quand j’ai une pause d’une semaine, c’est vraiment parfait : je vois mes potes, j’écris des choses, je prends des photos, je fais que des trucs qui me tiennent à coeur. Mais quand cette pause dure 3 mois, bien sûr qu’il y a une baisse de motivation car tout est remis en question. Tu as moins confiance en toi et tu te demandes pourquoi tu fais ça, tu n’as pas envie de rester toute la journée chez toi. Au bout d’un moment, les projets sont durs à trouver et il y a l’angoisse de ne pas avoir d’argent au final. Je dois à chaque fois tout recommencer donc c’est fatiguant.

Tu m’as déjà dit que dans ce milieu, tu étais parfois obligée de faire du copinage, comment tu vis ça ?

J’y réfléchis tout le temps, et récemment je me suis dit que ce n’était pas le copinage le plus important. Parce qu’à partir du moment où on arrive quelque part et qu’on connaît une personne qu’on adore, c’est plus une histoire de rencontre que de copinage.

Par exemple, si je suis dans une pièce où Swann (Arlaud) est là, ça ne devient plus du copinage. Je me retrouve à l’aise parce qu’il y a quelqu’un que je connais à côté de moi. Ça justifie le fait que je sois là quelque part, et pas seulement pour chercher du travail. Il y a des gens qui font ça et qui savent très bien le faire, moi je ne saurais pas parler aux gens tout de suite et leur dire que je veux du boulot.
C’est pareil avec des costumières avec lesquelles j’ai l’habitude de travailler. Si je suis avec elles quelque part, c’est mon lien pour être amenée à discuter avec d’autres gens.

jihane alami badissi
Tu vis à Paris, c’est parfait pour toi car tu aimes cette ville. Tu penses que c’est nécessaire de vivre ici pour ton travail ?

Hum... alors je ne sais pas trop comme je n’ai jamais essayé de le faire ailleurs. J’ai quand même l’impression quand je fais des recherches sur des tournages en cours que ça se passe beaucoup à Paris. C’est un peu le centre des boites de production. Il y a des boites de production ailleurs, mais tout se passe le plus souvent dans la capitale.
Mais je connais une fille qui est partie à Marseille et pour qui ça marche bien, parce qu’il y a beaucoup de tournages à Marseille aussi.

Tu utilises Instagram pour te faire un peu connaître ?

Instagram c’est vraiment un outil de travail maintenant pour trouver des inspirations et des créateurs à contacter. Grâce à ce réseau, j’ai découvert plein de petits créateurs qui ont pû me trouver ou donner des vêtements pour rien.

Sur Instagram, les gens veulent être stimulés, et je me suis rendu compte que mon travail en images n’était pas assez excitant pour prendre place sur un compte Instagram.
Par contre, j’avais essayé de créer un simple compte Instagram avec mes inspirations : Cinemabille.
La légende c’était “costumes favoris dans mes films favoris”. Bon, je n’ai pas beaucoup de followers mais les gens ont été intéressés. Je taguais les costumières, c’était pointu. C’est dommage car je n’ai pas continué à l’alimenter.

Toujours aussi motivée par ton activité ?

Question compliquée ! J’ai vraiment envie de faire ça très longtemps parce que c’est ce qui m’intéresse le plus. Je me sens lancée et j’ai encore plein plein de choses à faire. J’ai encore beaucoup de choses à me prouver et à prouver aux autres.
Par contre, j’ai aussi envie de faire d’autres choses à côté.

Tu peux me parler de ton nouveau contrat avec Emilie Tran Nguyen (présentatrice du journal de France 3) ?

Le travail avec Emilie, c’est de l’habiller pour le JT de tous les midis. C’est tout un travail sur son image car elle veut définir son style, comme ce que j’avais fait avec Fishbach (sans aller trop loin parce qu’elle s’occupe quand même du JT sur France 3).
Il faut qu’elle ait un style pointu, qu’on la reconnaisse pour ça, que les marques aient envie de travailler avec elle. Il y a donc un travail de recherche sur des créateurs émergents qui aimeraient l’habiller. Je dois lui apporter des tenues pour toute la semaine et l’habiller pour des événements de temps en temps.

C’est un boulot un peu plus stable ?

C’est un revenu régulier mais ce n’est pas une stabilité parce que je compte faire d’autres choses à côté, dans le costume et dans l’écriture de scénario.
Je compte me servir de ce boulot pour peut-être travailler sur des projets gratuitement ou sans être bien payée, et ne plus quémander pour des heures sachant que je vais peut-être changer de statut.

Te lancer, qu’est-ce que ça t’a apportée personnellement ?

C’est en me lançant que j’ai commencé à prendre confiance en moi sur mes capacités à effectuer ce métier là.
J’ai l’impression que ça m’a changée parce que ça a confirmé des choses, et notamment que j’étais à l’aise en société.
Ca a validé le fait que je savais vraiment dessiner, que j’arrivais à proposer des dessins. Aujourd’hui encore, je me demande si je suis sûre de savoir dessiner et puis je me relance et ça marche.
Je me suis rendu compte que contrairement à ce que certaines personnes pensent, ce n’est pas du tout un métier futile. C’est quelque chose qui est ancrée dans mon quotidien et surtout qui n’est pas donné à tout le monde, c’était important de s’en rendre compte. Trouver des vêtements, de les dessiner, de savoir en parler avec un réalisateur, de travailler sur la symbolique des choses... oui, en fait ça m’a apporté 1000 choses.
Ça me fait travailler sur des terrains complètement différents sur chaque tournage, je dois être à l’aise dans plein de domaines au sein d’un même projet.

Tu fais pas mal de choses créatives à côté de ton travail ?

Oui, c’est très important pour moi. J’ai rencontré des costumières qui se focalisaient sur le costume et qui ne parlaient que de ça, des expos du moment sur les costumiers qu’on croise, etc...
Même si c’est quelque chose que j’adore et qui est ce que je préfère, ce n’est pas ma priorité dans la vie. C’est vraiment très important de mettre en avant ma vie personnelle, qui passera toujours avant mon travail. Développer aussi mes autres petites passions comme la photo avec Marine, créer des petits projets de mode avec Léa (sa meilleure amie), réfléchir sur des écrits et sur un scénario avec mes frères et mes cousins. Oui, il y a constamment d’autres petits projets.

Des conseils ?

Même si je sais que ce n’est pas facile, ce serait de discuter avec une personne qui exerce le métier dans le domaine où on a envie de travailler, donc un costumier dans le cinéma. Ne serait-ce qu’avec une personne qu’on trouve, un copain de copain en trouvant un numéro de téléphone. En fait, les gens sont quand même toujours ravis de discuter avec des gens qui commencent.
Si on n’a pas fait ça, ça ne sert à rien de faire un DMA, comme j’ai pu le faire... Je n’avais jamais vraiment discuté avec un costumier.
Donc mon conseil ce serait ça : trouver un moyen d’entrer en contact avec quelqu’un qui peut parler de son métier concrètement et des différents métiers possibles dans le costume.

Fin.

Pour en savoir plus sur le travail de Jihane